Rupture progressive entre monnaie et matière
Les cadres économiques traditionnels ne décrivent plus la réalité actuelle, car ils supposent que la liquidité monétaire se convertit encore naturellement en production matérielle. Ce lien est désormais rompu.
L’économie fonctionne sur deux registres fondamentaux. Le premier est financier: prix, crédit et richesse nominale. Le second est matériel et recense les ressources réelles: énergie, matières premières, capacités industrielles, main-d’œuvre et logistique.
Pendant des décennies, ces deux registres ont évolué de concert. Aujourd’hui, elles divergent brutalement: la monnaie continue de circuler tandis que la capacité physique se dégrade.
Fin d'une synchronisation historique
Cette rupture se confirme par des accidents industriels et des défaillances de producteurs stratégiques, notamment aux Etats-Unis. L’injection de liquidités ne peut ni reconstruire une usine détruite, ni recréer des chaînes d’approvisionnement rompues. Lorsque la monnaie perd son emprise sur la matière, les pertes deviennent irréversibles.
Cette dynamique peut être comprise à l’aide de concepts issus de la physique: inadéquation d’impédance entre finance rapide et monde matériel lent, temps industriel incompressible, hystérésis des capacités productives perdues ne se reconstituant pas spontanément, même lorsque les prix remontent ou que le capital est disponible.
Cibler la matière plutôt que la force militaire
Sur le plan géopolitique, on constate une ère de «guerre de contrainte». Les Etats ciblent les points faibles physiques – métaux critiques, produits chimiques, énergie – plutôt que les forces militaires directes. Tandis que l’Occident financiarise ses déficits et démantèle sa base productive, ses rivaux sécurisent et industrialisent leurs excédents.
Cette divergence fausse la valorisation des actifs. Les ressources en amont acquièrent une «prime moléculaire», fondée sur leur rareté physique, tandis que les modèles financiers en aval deviennent vulnérables.
Désormais, la puissance économique et stratégique dépend du contrôle des flux physiques, du temps et de la matière. Les systèmes incapables de s’y adapter ne déclinent pas graduellement, ils cessent de fonctionner.
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