«Il ne suffit plus de penser l’emploi, il faut repenser l’attractivité résidentielle»
À l’heure où les territoires suisses font face à de profondes mutations économiques, sociales et spatiales, le canton de Neuchâtel offre un terrain d’observation particulièrement révélateur. Entre recomposition industrielle, essor des mobilités et nouvelles exigences en matière d’attractivité résidentielle, ses dynamiques interrogent les modèles traditionnels d’aménagement et de développement.
Dans cet entretien, Olivier Crevoisier, professeur d’économie territoriale à l’Université de Neuchâtel, éclaire les transformations à l’œuvre et les défis à venir pour le canton.
Comment peuvent être caractérisées les principales mutations territoriales dans le canton de Neuchâtel depuis le début du XXIe siècle?
Olivier Crevoisier: Ces 25 dernières années ont vu une transformation des activités économiques et de l’organisation territoriale, en particulier sur le littoral. Dès les années 1990, les relations inter-villes s’intensifient grâce notamment au développement du réseau intercity des chemins de fer. Ce phénomène permet un essor de la mobilité des pendulaires employés dans les services supérieurs et contribue à faire de la Suisse occidentale une grande métropole.
A Neuchâtel, le bas du canton participe à cette dynamique et voit se développer un bassin résidentiel avec des services résidentiels et de proximité (dans la santé, la formation, le commerces, les services à la personne) et des services aux entreprises. Le haut du canton reste, pour sa part, plus axé sur l’industrie et repose sur une main d’œuvre plutôt issue de la région et du bassin transfrontalier.
De ce fait, la croissance de la population a lieu plutôt dans les communes du littoral, qui se met à fonctionner comme une agglomération, en particulier grâce au réseau urbain autoroutier et autres infrastructures (tunnels sous la ville, parkings). Dans ces communes, les promoteurs proposent des villas, des mitoyennes et des petits immeubles. En plus des activités industrielles et viticoles existantes, des activités tertiaires vont se développer. Cette agglomération fonctionne de plus en plus comme un tout. A partir des années 2000, on assiste au développement de quelques grands projets dans la ville de Neuchâtel et d’une densification. Aujourd’hui, nous assistons à l’apparition de nouveaux centres secondaires (par exemple à Cernier, à Marin, dans la Grande Béroche), concentrant l’activité commerciale et disposant de bonnes connexions en transports publics. Le bas du canton se structure comme une agglomération avec plusieurs pôles.
Parallèlement à ceci, il faut évoquer la financiarisation de l’immobilier, qui consiste en la transformation d’ensemble d’habitats, d’immeubles commerciaux ou de bureaux en actifs financiers dont la valeur dépend non seulement de la valeur d’usage, mais aussi des événements lointains qui affectent les marchés financiers. En Suisse, cela concerne principalement Zurich ou Genève, qui captent ces investissements immobiliers. Ce phénomène a entretenu la croissance de ces zones et renforce encore le décalage avec l’économie de l’Arc jurassien.
Comment les transformations économiques et les nouveaux modes de travail influencent-ils l’attractivité résidentielle du canton?
Les mécanismes économiques ont changé. Jusque dans les années 2000, il s’agissait pour le canton d’être compétitif en premier lieu grâce à l’industrie. On supposait que le développement des services privés et publics suivrait.
Toutefois, on constate aujourd’hui que les régions industrielles restent relativement impactées. Ceci s’explique en partie par l’explosion de la mobilité des consommatrices et consommateurs. Cela vide progressivement les régions industrielles : on dépense son argent à un endroit différent de celui où on le gagne. Des régions considérées comme moins attractives sur le plan résidentiel et des services voient ainsi des revenus leur échapper.
Il convient de ne plus uniquement travailler sur les aspects de l’emploi productif, mais d’également de se pencher sur l’attractivité résidentielle et la présence des services publics et privés, ainsi que des infrastructures.
Le développement des secteurs industriels, manufacturiers et technologiques sera-t-il limité à terme dans le canton de par un manque de surfaces?
On en est loin! Les conceptions du changement pour limiter l’extension urbaine doivent porter en priorité sur la reconversion des surfaces industrielles ou de bureaux inutilisées ou inoccupées.
Il est aujourd’hui possible d’intégrer une partie de l’industrie dans des espaces urbains sans nuisances ou risques. Cette articulation permet d’éviter l’étalement périurbain d’espaces industriels.
Quant à la densification, il faut penser l’aménagement du territoire en «dézoomant» à l’échelle du quartier. Cela permet d’ouvrir d’autres possibilités de développement, par exemple dans les zones urbaines, en concevant l’habitat avec moins d’espace automobile mais de meilleures connections aux transports publics.
En réfléchissant en fonctions domestiques et résidentielles, les services de proximité peuvent être imaginés en lieux partagés pour consommer moins de surfaces dans les logements et avoir de meilleurs services dans les quartiers.
A quoi ressemblera le canton de Neuchâtel de demain? Quelles opportunités pourraient renforcer la démographie neuchâteloise?
Au niveau du développement territorial, cela dépendra de nous et surtout des aspirations de la nouvelle génération, qui doit trouver sa place au milieu des chocs multiples, climatiques, géostratégiques, énergétiques, en matière de sécurité, etc.
Pour rester en mouvement, il faut redéfinir des visions, en particulier avec les jeunes générations, qui sont les premières concernées. Le canton de Neuchâtel possède un secteur industriel important. Je suis persuadé que l’industrie pourra grandement contribuer à mettre en œuvre matériellement ces aspirations. On attend également du secteur immobilier qu’il contribue à résoudre de grands problèmes de société, dans le domaine de l’énergie, de la décarbonation, de la mobilité, de l’organisation des services à l’échelle des quartiers, etc.
Une société peut être attractive quand la population a le sentiment d’avoir prise sur son futur. En abordant les choses dans cette perspective, l’attractivité démographique devrait se maintenir.
Comment exploiter au mieux les terrains constructibles disponibles dans le cadre de la nouvelle LAT?
Comme évoqué précédemment, il faut dézoomer et réfléchir de manière multifonctionnelle. Auparavant, les zones étaient délimitées par fonctions. Actuellement, il s’agit d’articuler des ensembles conçus plus largement. Les espaces dédiés au travail de bureau, au logement et au télétravail s’interpénètrent. Les services résidentiels et de proximité doivent être en partie repensés, entre le ménage, l’immeuble et le quartier.
On peut également tendre à une certaine densification, en osant imaginer des projets plus grands. Le secteur de l’immobilier et de la construction a été très innovateur dans les grandes villes du pays: il s’agit de décliner ces innovations dans les régions du canton, en évitant autant que possible les hausses de loyer, qui diminuent le pouvoir d’achat de la population.
En conclusion, au-delà de la fourniture de surfaces habitables ou d’activité, l’immobilier est censé contribuer à la résolution des problèmes de société.